Imagine. Demain matin, tu te lèves, tu attrapes ton téléphone encore à moitié endormi, et là… rien. Gmail ne charge pas. Instagram mouline dans le vide. Netflix affiche une erreur. Ta carte bancaire refuse de payer ton café. Ton boss ne peut plus t'envoyer de mails. Les hôpitaux galèrent à accéder aux dossiers patients. Des avions restent cloués au sol parce que les systèmes de réservation sont en rade.
De la science-fiction ? Pas tant que ça. Juste une journée banale dans un monde où Washington déciderait de couper les vannes numériques à l'Europe. Et si on s'asseyait cinq minutes pour parler de ce truc qu'on préfère tous ignorer : notre dépendance totale, absolue, quasi pathologique aux infrastructures numériques américaines ?
Accrochez-vous, c'est pire que ce que vous croyez.
Le petit exercice qui fait mal
Ce matin, tu t'es levé, tu as checké tes mails sur Gmail ou Outlook. Tu as scrollé un peu sur ton téléphone Android ou ton iPhone. Au boulot, tu as ouvert des fichiers sur OneDrive ou Google Drive, participé à une réunion Teams ou Zoom, peut-être pushé du code sur GitHub, déployé un truc sur AWS ou Azure. Le midi, tu as commandé ton repas sur Uber Eats. Le soir, Netflix, Spotify, un petit Amazon pour commander ce truc dont tu n'as pas vraiment besoin.
Tu vois le tableau ? Dans l'immense majorité des cas, tout ce que je viens de décrire appartient à des entreprises américaines. Et même quand ce n'est pas directement américain, ça transite à un moment ou un autre par leurs infrastructures. Même ton kebab-frites, il passe par la Silicon Valley avant d'arriver dans tes mains.
Et ce n'est pas juste toi dans ton coin. C'est toute l'Europe. Les chiffres font froid dans le dos :
- 80% des technologies numériques utilisées dans l'Union Européenne sont importées.
- Sur le cloud, Amazon, Microsoft et Google se partagent 70% du marché européen à eux trois.
- Les acteurs locaux comme OVH, Scaleway ou Deutsche Telekom ? Ils se battent pour les miettes, à peine 15% du gâteau.
- Plusieurs centaines de milliards d'euros par an filent vers les États-Unis pour nos services numériques.
On est passé du « made in China » au « hosted in USA » sans vraiment s'en rendre compte.
Tes mails font du tourisme aux États-Unis
Quand tu envoies un mail à ta collègue assise à trois bureaux de toi, tu penses logiquement que ça reste en France. Spoiler : non. Dans l'immense majorité des cas, tes données font un joli petit détour par les États-Unis. Un mail envoyé de Paris à Lyon peut très bien transiter par un serveur à Ashburn, en Virginie — le plus gros nœud Internet de la planète. Ton message fait un aller-retour de 12 000 kilomètres pour parcourir 460 bornes. C'est un peu comme aller chercher son pain en passant par New York, mais en moins poétique.
Les câbles sous-marins qui transportent 99% du trafic Internet mondial ? Majoritairement contrôlés ou construits par des boîtes américaines. Les serveurs DNS qui traduisent les adresses web ? Pareil. Le cloud où dorment tes photos, tes documents, tes données d'entreprise ? Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud. Trois entreprises américaines qui se partagent plus de 65% du marché mondial. Trois. Pour toute la planète.
Et cerise sur le gâteau : tout ça est soumis à une petite loi bien sympathique qui s'appelle le CLOUD Act. Adoptée en 2018, elle permet aux autorités américaines d'accéder aux données stockées par des entreprises américaines, où qu'elles se trouvent dans le monde. Tes données sont sur un serveur en Irlande ? Le FBI peut les demander. Tes mails sont hébergés dans un datacenter en Allemagne ? Même chose. Le CLOUD Act, c'est un passe-partout numérique universel, et seuls les Américains ont la clé.
Face à ça, on a le RGPD européen qui dit exactement le contraire : les données des Européens doivent être protégées et ne peuvent pas être transférées n'importe comment. Deux législations qui s'affrontent directement. Et devine laquelle gagne quand une entreprise doit choisir entre respecter la loi américaine ou la loi européenne ?
Ce n'est même pas de la théorie :
- GitHub a déjà suspendu les comptes de développeurs russes, iraniens et de Crimée suite aux sanctions américaines. Du jour au lendemain, des gens se sont retrouvés sans accès à leur propre code.
- MongoDB a coupé ses clients russes et biélorusses avec 24 heures de préavis. Vingt-quatre heures pour migrer toute ton infrastructure. Bonne chance.
- En octobre 2024, Linus Torvalds lui-même, le créateur de Linux — le symbole même du logiciel libre et ouvert à tous — a viré 12 développeurs russes du noyau. Pourquoi ? Parce que la Linux Foundation est une entité américaine et doit se conformer aux sanctions de Washington. Point final.
« Les amendes, ça les calme, non ? »
J'entends déjà l'argument. L'Union Européenne a infligé 8,2 milliards de dollars d'amendes aux géants de la tech rien qu'en 2024. Google cumule à lui seul plus de 10 milliards de dollars de sanctions européennes. Ça semble énorme, non ?
Sauf que quand on fait le calcul, ces 8,2 milliards représentent… quelques semaines de chiffre d'affaires cumulé pour les GAFAM. Quelques semaines. L'équivalent d'une amende de stationnement pour toi et moi. D'ailleurs, Google a tellement l'habitude qu'ils ont une ligne comptable dédiée dans leurs rapports trimestriels : « amendes de la Commission européenne ». C'est devenu un poste de dépense au même titre que les fournitures de bureau ou le café de la machine.
Mark Zuckerberg s'est même plaint publiquement que l'Europe forçait les entreprises tech américaines à payer « l'équivalent d'un droit de douane ». Le pauvre petit. On lui a pris 1,4 milliard, soit moins de deux semaines d'activité de Meta. Je suis sûr qu'il a dû annuler son troisième yacht. 😢
On se gargarise de réguler les géants du numérique, mais soyons honnêtes : on leur chatouille les orteils pendant qu'ils nous tiennent par la gorge.
Et quand ça plante pour de vrai
Tu crois que le scénario de coupure est trop gros pour être crédible ? On a déjà eu des avant-premières, et c'était pas joli.
Le 19 juillet 2024, une simple mise à jour du logiciel de sécurité CrowdStrike a fait planter 8,5 millions d'ordinateurs Windows dans le monde. En 78 minutes. Des aéroports paralysés, des hôpitaux qui annulent des opérations chirurgicales, des banques inaccessibles, des chaînes de télé qui passent en écran bleu en direct. Delta Airlines à elle seule a perdu 500 millions de dollars avec 6 000 vols annulés. Le coût total ? Estimé entre 10 et plusieurs dizaines de milliards de dollars. Pour une mise à jour buguée d'un antivirus.
Et ce n'était même pas une attaque. Juste un bug. Un fichier mal fichu de quelques kilo-octets qui a mis le monde à genoux.
On peut aussi parler de la panne Facebook d'octobre 2021. Une erreur de configuration DNS et pouf, WhatsApp, Instagram et Facebook disparaissent pendant six heures. Des milliards de personnes coupées de leurs moyens de communication. Des commerces qui ne peuvent plus encaisser. Des livreurs perdus sans leur application.
Ou les pannes régulières d'Azure et d'AWS qui font tomber des pans entiers d'Internet à chaque fois. Slack qui plante et c'est la moitié des entreprises qui ne peuvent plus communiquer. Google Cloud qui tousse et Spotify s'éteint.
Tout ça, c'était des accidents. Des bugs. Des erreurs humaines. Maintenant, imagine la même chose, mais fait exprès.
Ta carte bleue parle américain
Quand tu paies ta baguette en sans contact, tu utilises probablement une carte co-badgée. D'un côté le logo CB — le réseau Cartes Bancaires, créé en 1984 sous l'impulsion de l'État français, géré par un groupement d'intérêt économique à but non lucratif, des commissions plus faibles et des données qui restent sur le territoire. De l'autre côté, Visa ou Mastercard, les réseaux américains.
En France, pour les achats du quotidien, ça passe souvent par CB, pas de souci. Mais dès que tu achètes en ligne sur un site étranger ou que tu voyages, c'est Visa ou Mastercard qui prend le relais. Et plus de 70% des paiements par carte en Europe transitent par ces deux réseaux.
Sur les 110 millions de cartes bancaires en circulation en France, 77 millions portent le logo CB. Ça semble solide, non ? Le problème, c'est que cette part s'effrite d'année en année : 85% en 2022, contre 93% en 2017. Et le phénomène s'accélère. Les néo-banques comme Revolut, N26, ou même BoursoBank proposent désormais des cartes uniquement Visa ou Mastercard, sans logo CB du tout. De plus en plus de Français possèdent des cartes bancaires 100% dépendantes d'entreprises américaines. Le Comité national des moyens de paiement s'en alarme officiellement : la souveraineté des paiements est devenue « un impératif stratégique ».
L'affaire Guillou : quand la théorie devient réalité
Tu veux un exemple concret et bien glaçant de ce que ça implique ? En août 2025, les États-Unis ont sanctionné Nicolas Guillou, un juge français de la Cour Pénale Internationale. Son crime ? Avoir autorisé un mandat d'arrêt contre Benjamin Netanyahou.
La réponse américaine ne s'est pas fait attendre : Visa et Mastercard bloqués, comptes Amazon, PayPal et Airbnb fermés. Et même — et c'est là que ça devient vraiment glaçant — ses comptes dans des banques françaises ont été gelés, parce que ces banques utilisent le système de compensation américain.
Un juge français, dans l'exercice de ses fonctions pour une juridiction internationale, qui ne peut plus payer son café parce que Washington a décidé qu'il était persona non grata. Lui-même l'a résumé mieux que personne :
« En pratique, le pouvoir exécutif américain peut exclure n'importe quel citoyen européen du système bancaire et de l'espace numérique de son propre pays. »
On n'est plus dans la théorie. C'est arrivé. À un magistrat français. En 2025. Pas dans un épisode de Black Mirror, dans la vraie vie.
Seuls quelques pays européens disposent encore de réseaux nationaux : la France avec CB, la Belgique avec Bancontact, l'Allemagne avec Girocard, l'Italie avec Bancomat. Mais aucun réseau européen unifié n'existe. La BCE planche sur un « euro numérique », mais les banques commerciales traînent des pieds et le projet patine. En attendant, chaque paiement par carte est une petite prière adressée à la bienveillance de Washington.
Netflix, YouTube, Twitch… et nous, là-dedans ?
Changeons de sujet, parlons divertissement, ça détendra l'atmosphère. Quoique.
Tu regardes des streams sur Twitch ? C'est Amazon. Des vidéos sur YouTube ? C'est Google. Tu écoutes de la musique sur… ah, tiens, bonne nouvelle pour une fois ! Spotify est suédois. Et Deezer est français. Cocorico ! 🐓 On a quand même inventé le premier service de streaming musical légal au monde en 2007, et il tourne encore. Qobuz aussi, pour les oreilles exigeantes qui veulent du son haute fidélité. On peut être fiers de ça.
Mais côté vidéo, c'est une autre chanson. Twitch et YouTube règnent en maîtres absolus. Tu te souviens de Samuel Étienne, le journaliste viré 24 heures de Twitch pour avoir montré une Une de journal pendant sa revue de presse ? Ou de ces streamers qui perdent des années d'archives du jour au lendemain à cause d'un strike DMCA automatisé envoyé par un robot ? Ces plateformes ont littéralement un pouvoir de vie et de mort numérique sur les créateurs. Pas de recours, pas d'instance d'appel, rien. Tu te fais bannir, tu perds tout, fin de l'histoire.
Il existe des alternatives européennes, hein. PeerTube, développé par l'association française Framasoft : décentralisé, open source, respectueux de la vie privée. Plus de 1 600 instances, 750 000 vidéos. Même la Commission européenne a sa propre instance. Mais soyons honnêtes : le grand public n'en a jamais entendu parler, et le grand public s'en fiche. On reste sur YouTube parce que c'est là que sont les créateurs, et les créateurs restent sur YouTube parce que c'est là qu'est le public. Le serpent se mord la queue, et personne ne veut être le premier à lâcher.
« Moi j'achète asiatique, je suis tranquille »
À ce stade, certains se disent peut-être : « OK, mais moi j'ai une Nintendo Switch, une PlayStation, un téléphone Samsung. Je suis pas concerné. » J'ai une mauvaise nouvelle.
Nintendo, la boîte la plus japonaise qui soit, celle qui te fait sauver la princesse Peach depuis 40 ans, héberge tous ses services en ligne sur AWS. Amazon Web Services. Les serveurs d'Amazon, soumis aux lois américaines. Le Nintendo eShop, tes sauvegardes cloud, tes parties en ligne de Mario Kart : tout passe par les machines de Jeff Bezos.
Sony ? Encore plus savoureux. En 2019, Sony et Microsoft — oui, les deux ennemis jurés de la guerre des consoles — ont signé un « partenariat stratégique ». Sony utilise désormais Microsoft Azure pour ses services de cloud gaming. Quand tu joues en ligne sur ta PlayStation, tes données transitent potentiellement par les serveurs de Xbox, ton concurrent direct. L'ironie est délicieuse, mais les implications beaucoup moins drôles.
Samsung ? Même combat. Et avant que quelqu'un ne lève le doigt : Samsung est sud-coréen, merci bien. Séoul, pas Tokyo. Bref, coréen ou pas, le résultat est le même : services cloud, mises à jour, infrastructure backend, une bonne partie tourne sur du cloud américain.
Résultat : même quand tu achètes asiatique, tu utilises de l'infrastructure américaine. Et toute cette infrastructure est soumise au CLOUD Act. On en revient toujours là.
Quand les géants font la gueule
On pourrait penser que tout ça reste théorique. Que « ça n'arrivera jamais vraiment ». Sauf que c'est déjà arrivé. Plusieurs fois. Et souvent, ce sont les géants américains eux-mêmes qui coupent le robinet pour faire pression sur nos régulateurs.
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Google News en Espagne ? Fermé pendant huit ans, de 2014 à 2022, parce que Google refusait de payer les éditeurs de presse comme la loi espagnole l'exigeait. Huit ans sans service, juste parce qu'une multinationale a décidé de bouder.
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Meta AI ? Lancé en avril 2024 aux États-Unis, puis déployé en Argentine, au Cameroun, au Mexique, en Indonésie… mais pas en Europe. Pendant plus d'un an, les Européens ont été privés de l'assistant IA de Meta. Et quand il a fini par débarquer en mars 2025, c'était une version bridée : pas de génération d'images, contrairement au reste du monde.
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Apple Intelligence ? Annoncé en juin 2024, Apple a prévenu que ça ne serait pas disponible en Europe « cette année » à cause du Digital Markets Act. Les Américains, les Brésiliens, les Indonésiens en profitaient pendant que les Européens attendaient sagement. Le message est limpide : vous êtes des citoyens numériques de seconde zone.
Côté européen aussi, il y a eu des décisions fortes :
- L'autorité italienne de protection des données (le Garante) a bloqué ChatGPT en mars 2023 pour non-conformité au RGPD — l'Italie a été le premier pays au monde à interdire l'IA d'OpenAI, même temporairement.
- Google Analytics a été déclaré illégal en 2022 par l'Autriche, l'Italie, la France et les Pays-Bas, alors que 84% des sites web européens l'utilisaient.
C'est la preuve que l'Europe peut taper du poing sur la table. Mais ça montre aussi à quel point on dépend de services qu'on peut se voir retirer — ou devoir retirer nous-mêmes — du jour au lendemain.
Et Meta a menacé à plusieurs reprises de carrément fermer Facebook et Instagram en Europe si les règles sur les transferts de données ne changeaient pas. « Si nous ne pouvons pas transférer les données vers les États-Unis, nous devrons probablement cesser d'opérer en Europe. » Du chantage pur et simple à 450 millions d'utilisateurs. Ces entreprises estiment qu'elles peuvent débrancher un continent entier si les conditions ne leur conviennent plus.
Trump, Musk, et le doigt sur l'interrupteur
Il y a un petit détail qui a tendance à gâcher l'ambiance ces derniers temps : la géopolitique.
Un certain monsieur orangé est de retour aux commandes de la première puissance mondiale. Un monsieur qui a une conception assez… personnelle des relations internationales, disons. Et son allié de circonstance — parce que « ami » serait un bien grand mot — se trouve être le propriétaire de l'une des plus grandes plateformes de réseau social du monde, du système de satellites qui couvre la planète, et d'une bonne partie de l'industrie spatiale.
Trump et Musk, c'est un peu Game of Thrones version crypto-bros. Aujourd'hui ils sont copains, demain ils s'entre-dévorent. Musk lorgne ouvertement sur la suite, et si tu penses qu'il se contentera éternellement de jouer les conseillers de l'ombre, tu n'as pas suivi le personnage. C'est pas le Trône de Fer qu'ils se disputent, c'est le Trône de Bitcoin. Et nous, pauvres Européens, on regarde le spectacle depuis les gradins en espérant que les dragons ne viennent pas cramer nos datacenters.
En attendant, Musk nous a déjà fait une jolie démonstration de ce que ça signifie d'avoir le doigt sur l'interrupteur. En octobre 2022, il a coupé Starlink en Ukraine pendant plusieurs heures. Comme ça. Parce qu'il pouvait. Les militaires ukrainiens qui comptaient sur ces satellites pour coordonner leurs opérations ont dû apprécier la blague.
« Oui mais c'est une zone de guerre, c'est particulier. » Certes. Mais ça montre ce qui arrive quand un seul homme peut décider de couper un service vital sur un coup de tête.
L'hypocrisie américaine, niveau expert
Et là, on arrive dans le grand n'importe quoi.
Les États-Unis ont interdit TikTok au nom de la « sécurité nationale » parce que l'algorithme était contrôlé par la Chine. OK, on peut entendre l'argument. Mais ce qui s'est passé ensuite est un chef-d'œuvre d'ironie.
En janvier 2025, la Cour suprême a validé l'interdiction. ByteDance a dû vendre ses activités américaines à un consortium d'investisseurs très copains avec Trump : Oracle (Larry Ellison, fidèle soutien du président), Silver Lake, et des fonds émiratis. Et quelques jours après cette prise de contrôle, les utilisateurs ont commencé à remarquer des « bugs » étrangement sélectifs :
- Le mot « Epstein » bloqué dans les messages privés.
- Des vidéos critiquant la police de l'immigration qui ne se publient pas.
- Des contenus anti-Trump marqués « inéligibles pour recommandation ».
- Billie Eilish elle-même a accusé la plateforme de « réduire les gens au silence ».
Le gouverneur de Californie Gavin Newsom a lancé une enquête officielle, affirmant avoir « confirmé de manière indépendante des cas de contenus critiques à l'égard du président Trump supprimés ».
L'explication officielle de TikTok ? Une panne de courant dans un datacenter Oracle. Une panne qui, par le plus extraordinaire des hasards, bloquait spécifiquement le mot « Epstein » dans les messages privés. Pas « pizza », pas « météo », pas « chat ». Juste « Epstein ». On nage en plein délire.
Musk, Grok, et le fond du fond
Pendant ce temps, toujours au pays de la sacro-sainte liberté d'expression, Elon Musk a lancé Grok — son IA concurrente de ChatGPT — avec un « mode non censuré » qu'il a baptisé « Spicy ». Pour les non-anglophones : NSFW signifie « Not Safe For Work », autrement dit du contenu qu'on ne montre pas au bureau. En clair, Grok pouvait générer du contenu sexuellement explicite. Vous savez, au nom de la liberté. De l'innovation. Du progrès.
Le résultat a dépassé les pires scénarios. En décembre 2025 et janvier 2026, des utilisateurs ont détourné Grok pour « déshabiller » des femmes sur leurs photos. Y compris des mineures. L'ONG AI Forensics a analysé 20 000 images produites pendant cette période. Le New York Times et le Center for Countering Digital Hate estiment que 1,8 million d'images à caractère sexuel ont été générées, dont des images sexualisées d'enfants. Un million huit cent mille. On laisse le chiffre faire son chemin.
Des enquêtes ont été ouvertes en France, au Royaume-Uni, dans l'UE, en Inde, en Corée du Sud. La Malaisie et l'Indonésie ont carrément suspendu l'accès à la plateforme X. Le procureur général de Californie a lancé une investigation pour « production à grande échelle d'images intimes deepfake non consenties ».
La réaction d'Elon ? Il a d'abord posté des images de lui-même et d'un grille-pain en bikini générées par Grok. Ha ha. Mort de rire, Elon. Puis il a nié en bloc : « Je n'ai connaissance d'aucune image de mineur nu générée par Grok. Littéralement zéro. »
Sauf que pendant ce temps, Ashley St. Clair — la mère de l'un de ses propres enfants — portait plainte contre xAI pour avoir généré des deepfakes d'elle à partir de photos où elle avait 14 ans. Mais non, « littéralement zéro », nous dit Elon. Et quand des journalistes ont contacté xAI pour une réaction officielle, la réponse automatique disait : « Legacy Media Lies » (les médias traditionnels mentent). Fin de la discussion, circulez.
Le double standard est à vomir. TikTok chinois ? Menace existentielle pour la démocratie. Grok qui génère des millions d'images pédopornographiques ? Liberté d'expression. Parler de Trump ou d'Epstein sur TikTok ? Censuré pour « bug technique ». Déshabiller des femmes et des enfants avec l'IA ? « Les médias mentent. »
Petit bonus, tant qu'on y est : des documents du Département de Justice américain ont révélé au moins seize échanges entre Elon Musk et Jeffrey Epstein en 2012-2013, évoquant notamment une demande de visite sur la fameuse île caribéenne. Tiens donc, comme c'est curieux que ce mot-là pose problème sur les plateformes de ses copains…
L'open source, ce faux ami
Le plus ironique dans tout ça, c'est que les logiciels libres — ceux qu'on pensait être notre garantie d'indépendance — sont eux-mêmes largement contrôlés par des entités américaines.
La Linux Foundation ? 260 millions de dollars de revenus annuels, financés par Google, Microsoft, Amazon, Meta, IBM. Les membres Platinum paient 500 000 dollars par an pour un siège au conseil d'administration. Linus Torvalds lui-même est salarié de la fondation.
Chromium, le moteur qui fait tourner Chrome mais aussi Edge, Brave et plein d'autres navigateurs ? Google représente 94% des contributions au code. Le navigateur « open source » est en réalité une création quasi exclusive de Google.
Kubernetes, TensorFlow, React, Node.js… tous ces projets « open source » sont nés dans les labos des GAFAM avant d'être « offerts » à la communauté. Offerts entre guillemets, parce qu'ils gardent évidemment la main sur le développement et l'orientation stratégique.
Ça ne veut pas dire que ces outils sont mauvais ou qu'il faut les fuir. Ça veut dire qu'il faut être lucide. Le code est peut-être ouvert, mais la gouvernance, le financement, les décisions stratégiques, tout ça reste très concentré. Et très américain.
Alors, on fait quoi ?
Après ce joyeux panorama, la question évidente : on est fichus ou il y a de l'espoir ?
La bonne nouvelle, c'est que des alternatives existent. Elles sont souvent moins connues, parfois moins pratiques, rarement aussi « sexy » que les mastodontes américains. Mais elles sont là, elles marchent, et elles n'attendent que nous.
La virtualisation
Si tu utilises VMware, tu connais peut-être Proxmox. Ce que tu ne sais peut-être pas, c'est que c'est une boîte autrichienne, basée à Vienne, qui développe ça depuis 2005. Européen jusqu'au bout des ongles, licence libre, et techniquement au niveau. Depuis que Broadcom a racheté VMware et décidé de multiplier les prix par dix, Proxmox voit débarquer des centaines de milliers de nouveaux utilisateurs. Comme quoi, parfois, la cupidité des uns fait le bonheur des autres. 😏
Les distributions Linux
SUSE. Fondée en Allemagne en 1992, siège au Luxembourg, développement en Allemagne et en République Tchèque. C'est la seule distribution majeure véritablement européenne avec une structure commerciale solide. Le Land de Schleswig-Holstein en Allemagne est en train de migrer 30 000 postes de fonctionnaires dessus. Si eux peuvent le faire, pourquoi pas nous ?
Le pare-feu
Si tu utilises pfSense (américain), regarde du côté d'OPNsense. C'est un fork développé par Deciso, une boîte néerlandaise. Interface quasi identique, migration simple, et tu dors mieux la nuit.
L'hébergement de code
GitHub n'est pas une fatalité. Codeberg est une plateforme allemande, gérée par une association à but non lucratif, basée sur le logiciel Forgejo. C'est plus petit, c'est moins clinquant, mais c'est chez nous et ça fonctionne. Le langage de programmation Zig vient d'ailleurs d'annoncer sa migration de GitHub vers Codeberg. Les dominos commencent à tomber.
Le cloud
OVHcloud, Scaleway, Infomaniak… Ils ne font peut-être pas le poids face aux géants américains en termes de fonctionnalités IA dernier cri, mais pour héberger des serveurs, des bases de données, du stockage, ils font largement le taf. Et tes données restent en Europe, sous juridiction européenne. L'initiative GAIA-X essaie de créer un cloud européen souverain — même si ça avance à la vitesse d'une négociation bruxelloise.
Les paiements
Le réseau CB fonctionne toujours parfaitement pour les transactions en France. La BCE travaille sur l'euro numérique. D'autres réseaux européens existent : Bancontact en Belgique, Girocard en Allemagne, Bancomat en Italie.
Le streaming et les services du quotidien
- Musique : Deezer et Qobuz sont français, Spotify est suédois.
- Vidéo : PeerTube et Dailymotion.
- Moteur de recherche : Qwant est français.
- Mails : ProtonMail est suisse et chiffré de bout en bout.
- Messagerie : des services européens chiffrés existent et fonctionnent très bien.
Le vrai problème
Le vrai problème, ce n'est pas qu'il n'y a pas d'alternatives. C'est qu'on ne les utilise pas. Par habitude, par flemme, parce que « tout le monde est sur Google » ou « tout le monde est sur WhatsApp ». On est collectivement accros à des services qui nous rendent vulnérables, et on le sait, mais on continue quand même. Comme un fumeur qui lit les avertissements sur son paquet.
Le mot de la fin
La vraie question, au fond, c'est celle-ci : est-ce qu'on attend que ça pète pour réagir, ou est-ce qu'on anticipe un minimum ?
L'Europe commence à bouger, doucement. L'Allemagne, la France, l'Italie et les Pays-Bas ont créé un consortium pour développer des outils numériques souverains. Le Parlement européen a voté un rapport sur la souveraineté technologique avec 77% de voix pour. La Cour Pénale Internationale à La Haye a annoncé qu'elle abandonnait Microsoft Office pour une alternative européenne. Ce sont des petits pas, mais ce sont des pas dans la bonne direction.
À notre échelle, on peut faire pareil :
- Documenter ses dépendances — savoir exactement quels services américains tu utilises et ce que tu ferais si tu n'y avais plus accès demain.
- Tester les alternatives, même si tu ne migres pas tout de suite. Installer un Nextcloud à côté de ton OneDrive, juste pour voir. Faire tourner un Forgejo en local.
- Avoir des miroirs de tes dépendances logicielles critiques.
- Privilégier l'auto-hébergement quand c'est possible. Pas pour tout, évidemment. Mais pour les trucs vraiment importants, avoir la main sur l'infrastructure, ça change tout. Tu ne dépends plus de la bonne volonté d'une multinationale californienne.
Ce n'est pas du protectionnisme ringard ni du repli sur soi, c'est du bon sens. Le même bon sens qui te dit de ne pas mettre tous tes œufs dans le même panier — surtout quand le panier appartient à quelqu'un d'autre, qu'il est de l'autre côté de l'océan, et qu'il est tenu par des gens qui nous regardent de plus en plus bizarrement.
Parce que le jour où Washington décidera de serrer la vis pour de bon, il sera trop tard pour improviser. Et ce jour-là, on regrettera amèrement de ne pas avoir préparé de plan B.
En attendant, ta Switch marche toujours en mode offline. Et je retourne configurer mon OPNsense. On ne sait jamais. 😉