Depuis que Microsoft a débranché la perfusion de Windows 10 le 14 octobre 2025, tous les influenceurs tech de la planète ont trouvé leur nouveau chouchou : ZorinOS. "La distrib qui ressemble à Windows", "le switch facile", "ton grand-père va adorer". Ça pleut dans les YouTube reviews, les articles recyclés, les threads Reddit. Et puis la 18.1 vient de sortir le 15 avril 2026, avec son kernel 6.17 et sa LibreOffice 26.2, histoire de remettre une pièce dans le jukebox.
Sauf que moi, ça me soûle. Parce qu'à bien regarder sous le capot, ZorinOS c'est Ubuntu avec un habit de soirée, et on essaie de me vendre ça comme la révolution. Alors on va poser les choses calmement.
Deux gamins, un père paumé, et un Ubuntu 7.10
L'histoire de ZorinOS, elle est sympa, faut le reconnaître. 2008, Dublin. Deux frères d'origine russo-ukrainienne, Artyom (12 ans) et Kyrill Zorin (14 ans), découvrent Ubuntu 7.10. Ils trouvent ça génial, veulent partager le truc avec leur père — qui galère comme un utilisateur Windows lambda face au terminal. De là naît l'idée : faire une distrib Linux qui ressemble assez à Windows pour qu'un humain normal puisse s'y retrouver sans devoir lire trois tutos sur Arch Wiki.
Première release publique le 1er juillet 2009, basée sur Ubuntu 9.04. Et depuis, les deux frangins bossent dessus, avec une société baptisée Zorin OS Technologies Limited, toujours à Dublin, toujours à deux + quelques contributeurs. Ils ont même fait Trinity College en parallèle. Respect pour la persistance : 17 ans de projet, ça se tient.
Mais ça ne change rien au fond du problème.

C'est un Ubuntu maquillé, et ils le cachent pas (trop)
Techniquement, ZorinOS 18.1 c'est :
- Base Ubuntu 24.04.4 LTS (Noble Numbat) ;
- GNOME Shell avec huit extensions maison pour faire le "menu Windows-like" ;
- Wine et PlayOnLinux préinstallés pour faire tourner les
.exe; - LibreOffice 26.2, Mesa 25.2, kernel 6.17 HWE ;
- Une app "Zorin Appearance" qui te laisse switcher entre layouts Windows, macOS, GNOME classique ;
- Une base de données qui détecte 240 installers Windows courants et te propose l'alternative Linux quand tu doubles-cliques un
.exe.
Désactive les huit extensions GNOME, et tu te retrouves sur un Ubuntu à peu près vanilla. Voilà le mystère levé. Ce n'est pas un reproche, c'est un fait. Mais arrêtons de faire semblant que ZorinOS est une distrib à part entière avec une identité technique forte — c'est un skin, une surcouche esthétique, et la détection d'installers Windows est leur vraie feature différenciante. Pour le reste, c'est Ubuntu avec du rouge à lèvres.
Et la détection d'installers, soyons francs, c'est bien trouvé mais ce n'est pas non plus la révolution qui justifie 17 ans de marketing acharné.
Ce qui est nouveau dans la 18.1 (et dans la Lite 17.3)
Histoire de ne pas être injuste, la 18.1 apporte quelques trucs concrets :
- Détection d'installers Windows +40 % (170 → 240 apps). Tu cliques sur le
.exede Plex, Zorin te propose la version Linux native du store. - Advanced Window Tiling amélioré : réorganisation des layouts, edge tiling qui respecte ton layout custom au lieu de forcer la moitié d'écran.
- Support RTL pour l'arabe, l'hébreu et l'ourdou dans le panneau.
- Toggle pour cacher les icônes de la tray dans le panel.
- Mises à jour du stack : LibreOffice 26.2, Mesa 25.2, kernel 6.17.
- Support annoncé jusqu'à juin 2029, cohérent avec Ubuntu 24.04 LTS.
- 3,3 millions de téléchargements cumulés sur la branche 18 en six mois, dont le premier million atteint juste après la mort de Windows 10 en octobre 2025. Le timing de la 18.0, sortie le 14 octobre 2025 — jour exact du EOL — n'était évidemment pas un hasard.
Côté ZorinOS Lite 17.3, la version Xfce pour vieux matériel : file manager redesigné, support des lecteurs d'empreintes digitales, nouveaux thèmes (jaune et marron, si ça te fait rêver), meilleure intégration Web Apps. C'est propre, mais ça existe déjà sur Xubuntu et sur Linux Mint Xfce depuis des années.
LibreOffice, KDE Connect et autres "features" prises en otage
Voilà un truc qui m'agace au plus haut point dans le marketing Zorin : la liste de leurs "atouts" est bourrée de trucs qui ne sont pas à eux.
LibreOffice ? Dispo sur toutes les distribs Linux. Et aussi sur Windows. Et sur macOS.
KDE Connect pour connecter ton Android à ton PC ? Dispo sur Android, iOS, F-Droid, et toutes les distribs Linux majeures.
Wine et PlayOnLinux ? Installables en trois commandes sur n'importe quelle base Debian ou Fedora.
Le navigateur Firefox ? Euh.
Choisir ZorinOS "parce que j'ai besoin d'ouvrir mes .docx", c'est comme choisir Dell parce que Dell vend des claviers. Les claviers, tout le monde en fait.
La seule vraie feature unique de ZorinOS, c'est :
- Leur Zorin Appearance (le switcher de layouts) ;
- Leur détection d'installers Windows (qui est vraiment bien fichue, je leur concède) ;
- Leur fork de Tiling Shell intégré dans les settings ;
- L'upgrade tool qui permet de passer de ZorinOS 17 à 18 sans reformater (à comparer avec Debian ou Fedora qui gèrent ça nativement depuis toujours).
C'est pas rien, mais c'est pas non plus de quoi justifier le bruit médiatique.
ZorinOS Pro à 48£ : don ou arnaque ?
La version payante, Zorin OS Pro, coûte ~48 £ (~55 €). Achat unique, tu télécharges ton ISO.
Pour ça tu as :
- Des layouts bureau supplémentaires (Windows 11, macOS, Ubuntu, ChromeOS, GNOME 2 classic) ;
- Des apps préinstallées en plus (outils pro, suites créatives) ;
- Un support "premium" par email ;
- Le sentiment de soutenir le projet.
Les layouts supplémentaires, tu peux les refaire toi-même avec des extensions GNOME gratuites. Les apps préinstallées, elles sont toutes gratuites et installables en une commande. Le support "premium", certaines reviews SourceForge rapportent que personne n'a jamais répondu aux tickets — j'ai pas vérifié moi-même, prends ça avec des pincettes.
Tout ce qui est dans Pro est récupérable gratos ailleurs. Donc :
- Si tu vois ça comme un don de 55 € pour soutenir un projet que tu trouves sympa, c'est honnête et ça se respecte.
- Si tu vois ça comme un produit premium qui débloque des features exclusives, c'est de l'enfumage marketing.
À toi de voir dans quelle case tu te ranges.
Le cimetière des distribs Windows-friendly
Petite pause historique, parce que l'amnésie fait partie du job quand tu vends du Linux facile.
Lindows, 2001. Michael Robertson (ex-MP3.com) crée une distrib Debian avec Wine, en tapant directement sur le nom Windows. Microsoft lui colle un procès. Lindows gagne, devient Linspire en échange de 20 millions de dollars. Rachetée par Xandros en 2008. Abandonnée. Ressuscitée en 2018 par PC/OpenSystems. Version 12 alpha en 2023 avec la mention officielle "branding incomplete" dans les release notes. Zombie en liberté.

Xandros, ex-Corel Linux. Présente sur l'Asus Eee PC à la grande époque. Disparue. Réapparue en 2020 sous le nom "Xandros OpenDesktop". Fantôme.
Corel Linux, 1999. Microsoft aurait menacé Corel via son statut Premium Partner. Tué dans l'œuf.
Mandriva (ex-Mandrake), la distrib française grand public. Liquidation en 2015. Deux forks survivent en dilettante : Mageia et OpenMandriva.
Le point commun de toutes ces distribs mortes ? Elles ont vendu Linux comme "Windows mais en mieux". Et elles ont toutes fini au cimetière. Pendant ce temps, Ubuntu, Debian, Fedora, qui n'ont jamais essayé d'imiter Windows, sont devenues les mastodontes qu'on connaît.
La leçon, c'est pas que ZorinOS va mourir demain — ils ont prouvé leur persistance sur 17 ans. La leçon, c'est que vendre Linux comme un substitut cosmétique à Windows, c'est un modèle historiquement perdant. Et une équipe de deux personnes, même motivées, c'est un bus factor catastrophique si l'un des deux frères lâche.
Windows 10 va-t-il fondre au soleil ?
Autre légende urbaine servie par les commerciaux Microsoft et repompée par tout le monde : "Windows 10 c'est fini, il faut fuir maintenant".
Réalité, faits bruts.
- EOL officiel : 14 octobre 2025 ✅
- Windows 10 continue de booter normalement ✅
- Microsoft Defender continue de recevoir les signatures jusqu'en 2028 ✅
- Microsoft 365 supporté sur Windows 10 jusqu'au 10 octobre 2028 ✅
- ESU (Extended Security Updates) : 30 $ la première année pour particuliers, gratuit si tu actives la sauvegarde OneDrive. Dispo jusqu'à octobre 2026 pour les particuliers, octobre 2028 pour les entreprises (tarif dégressif).
Risques réels court terme (6-18 mois) : faibles. Les 0-day critiques Windows 10 qui apparaîtront continueront d'être patchées via ESU. Sans ESU, trois précautions suffisent pour passer 2026 tranquille :
- Un navigateur à jour (Chrome, Firefox ou Edge en dernière version — la majorité des attaques passent par le navigateur, donc c'est la porte d'entrée numéro un) ;
- Un compte utilisateur standard par défaut, pas admin (tu passes en admin uniquement quand t'installes un truc, ça limite énormément les dégâts d'un ransomware) ;
- Des sauvegardes régulières sur disque externe ou NAS, avec au moins une copie débranchée (règle 3-2-1 : trois copies, deux supports, une offline).
Tu fais ça, Defender continue de tenir la boutique jusqu'en 2028 côté définitions, et ton Windows 10 vit sa meilleure retraite.
Risques réels moyen-long terme (2-5 ans) :
- Accumulation de CVE non patchées au niveau OS ;
- Les éditeurs tiers lâchent progressivement (antivirus tiers, apps métier) ;
- Les navigateurs suivent : le précédent Windows 7 nous dit que Chrome a gardé le support 2-3 ans après EOL. Donc vers 2027-2028, Chrome et Edge commenceront à devenir incompatibles ;
- Conformité (HIPAA, PCI-DSS, RGPD) pour un usage pro : problème immédiat ;
- Compatibilité avec le matériel neuf : zéro.
Bref, pour un usage perso en 2026, rester sur Windows 10 c'est parfaitement raisonnable si tu prends trois précautions de base. Tu as largement le temps de voir venir. Microsoft t'a vendu une panique qui n'a pas lieu d'être — c'est leur job, mais t'es pas obligé d'y croire.
Pour un usage pro, par contre, c'est déjà mort. Pas de débat.
Le concurrent que personne ne veut regarder : le MacBook Neo
Tiens, un truc dont personne ne parle quand on compare les options. En mars 2026, Apple a sorti le MacBook Neo : 13 pouces, puce A18 Pro (la même que l'iPhone 16 Pro), 8 Go de RAM, 256 Go de stockage, 599 $ (499 $ en éducation). Liquid Retina display, 16 heures d'autonomie, quatre couleurs, macOS Tahoe préinstallé.
Et attention à ce qui se passe sur les ventes. Apple avait prévu 5 à 6 millions d'unités pour toute l'année 2026. Bim, en quelques semaines le stock de puces A18 Pro "binned" (recyclées des iPhone 16 Pro) est quasi épuisé. Apple a revu son objectif à plus de 10 millions d'unités sur 2026, Foxconn et Quanta sont en mode panique, les délais de livraison sont passés à plusieurs semaines, et un MacBook Neo 2 avec A19 Pro est déjà envisagé pour début 2027 tellement la demande déborde.
Et Tim Cook l'a dit noir sur blanc dans son communiqué d'avril : c'est la meilleure semaine de lancement de l'histoire pour les new Mac users. New, c'est le mot clé. Ce ne sont pas les propriétaires de MacBook Pro qui achètent un laptop d'appoint à 599 balles pour faire leurs mails dans le canapé. Ce sont des switchers, en masse, et très probablement des utilisateurs Windows qui profitent du EOL de Win 10 pour changer complètement d'écosystème. Apple vient de cueillir exactement le public que Zorin prétendait viser, avec une stratégie plus simple : un beau laptop qui marche, pas un thème Windows sur Ubuntu.
Pour le même prix qu'un PC d'entrée de gamme neuf + licence Windows, tu as une machine Apple Silicon avec :
- 10 ans de support OS quasi garanti (Apple maintient ses Mac longtemps) ;
- Un écosystème intégré propre ;
- Pas de drivers à chasser, pas de
sudo aptpour installer une imprimante ; - Une expérience utilisateur cohérente du premier au dernier jour.
Le MacBook Neo vise exactement le même public que ZorinOS : utilisateur standard, peu technique, qui veut une machine qui marche sans y penser. Personne ne les compare. Pourquoi ? Parce qu'Apple ne fait pas la promo de ses machines sur les chaînes Linux, et parce que Zorin et Neo sont dans deux récits parallèles qui ne se croisent jamais dans les vidéos YouTube. Pendant que les influenceurs Linux vantent Zorin comme "le switch facile", Apple rafle 10 millions de switchers sans bruit.
Le vrai concurrent du discours Windows-friendly sur Linux en 2026, il est à Cupertino, pas à Dublin.

Alors, on quitte Windows. On va où ?
Bonne question. Et la réponse dépend de qui tu es, pas de ce que les influenceurs YouTube crient dans leurs thumbnails.
Si tu es un utilisateur standard qui veut juste que ça marche
→ MacBook Neo (599 $, 499 $ éducation). Tu changes de système, tu changes de logique, tu arrêtes de te battre avec ta machine. Dix ans de tranquillité devant toi.
Ou si tu tiens à rester dans l'univers PC :
→ Linux Mint Cinnamon. La distrib qui fait le vrai boulot de "Linux pour réfugié Windows" depuis des années. Équipe plus étoffée que Zorin, doc massive, communauté immense, aucun marketing tapageur. Menu Windows-like nativement. Gratuit, sans version payante, sans enfumage.

Si tu es technique et que tu veux du moderne bien intégré
→ Fedora Workstation. Kernel récent, GNOME propre, SELinux par défaut, Red Hat derrière. Pour un dev ou un sysadmin, c'est souvent le meilleur compromis 2026.

→ openSUSE Tumbleweed si tu veux du rolling release avec un filet de sécurité (snapshots Btrfs).

Si tu veux du béton armé
→ Debian Stable. Rien ne bouge sans raison. Kernel plus ancien mais solide comme un roc. Parfait pour un poste de travail que tu veux oublier pendant trois ans.
Si tu veux vraiment apprendre Linux
→ Arch Linux (avec sa doc légendaire) ou NixOS (pour les fous du bus de la config déclarative). Tu vas souffrir un peu au début, puis tu vas comprendre ce qui se passe sous le capot et jamais plus tu ne regarderas une distrib "grand public" pareil. Et pour NixOS, j'en ai déjà causé en long, en large et en travers dans La France veut quitter Windows… enfin !? — la DINUM a choisi NixOS pour sa migration, c'est pas un hasard.

Si tu as une app métier critique qui ne tourne que sur Windows
→ Reste sur Windows 10 avec ESU jusqu'en octobre 2026 minimum, voire jusqu'en 2028 avec paiement. Ou passe à Windows 11 si ta machine est compatible TPM 2.0. Les stratégies de fuite précipitée sont rarement bonnes. Si ton boulot dépend d'une app, ne te mets pas en danger pour une idéologie.
Si tu veux vraiment choisir ZorinOS
Vas-y, personne ne t'en empêche. C'est de l'Ubuntu propre avec un menu Windows-like, un upgrade tool fonctionnel, et une détection d'installers .exe bien fichue. Si ces trois features précises valent 48 £ de Pro pour toi, c'est légitime. Mais ne le choisis pas parce que tous les influenceurs te disent que c'est la révolution. C'est Ubuntu avec un costume. Rien de plus, rien de moins.
En résumé
Le bruit médiatique autour de ZorinOS est inversement proportionnel à l'innovation technique qu'elle apporte. Deux frères irlandais sympathiques font une bonne distrib depuis 17 ans, utilisable, propre, maintenue. Pas un mauvais travail, mais pas non plus la révolution qu'on te vend.
Si tu quittes Windows, prends un vrai moment pour réfléchir à ce que tu veux vraiment : de la familiarité cosmétique, de la vraie expérience Linux, un changement d'écosystème complet, ou juste un sursis sur Win 10 en attendant que la situation se décante.
Et surtout, arrête de croire que maquiller Ubuntu en Windows est une stratégie long terme. Lindows, Linspire, Xandros, Corel Linux — tous dans le cimetière. Ceux qui ont survécu, ce sont les distribs qui ont assumé leur identité Linux sans essayer d'être autre chose.
Le vrai switch, c'est pas de changer de skin. C'est de changer de logiciel et de logique.
Maintenant, si tu veux mettre un thème Windows XP sur ton Android, y'a des launchers pour ça aussi. Mais on s'éloigne du sujet.
J'ai presque envie de me faire une VM pour tester le bouzin, histoire de ne pas mourir bête. 🤨