La Wiener Stadthalle de Vienne accueille cette année la 70ème édition du concours — troisième fois pour l'Autriche après 1967 et 2015. La salle peut accueillir jusqu'à 16 000 spectateurs en configuration normale, réduits à environ 10 500 une fois que l'Eurovision y installe sa scène digne d'un vaisseau spatial et ses kilomètres de câbles. Soit environ 100 000 fans sur l'ensemble des neuf shows de la semaine du 12 au 16 mai.

Mais avant de parler musique, impossible d'ignorer le contexte.
L'éléphant dans la pièce 🐘
Cinq pays ont boycotté l'édition : Espagne, Irlande, Islande, Pays-Bas, Slovénie. Résultat : seulement 35 participants, le plus faible nombre depuis 2003. La raison ? Le maintien d'Israël dans la compétition, alors que le pays est engagé dans un conflit régional qui s'étend désormais à l'Iran et au Liban depuis fin février.
Le pauvre Noam Bettan — candidat israélien, franco-israélien d'origine grenobloise, qui chante une chanson pop avec quelques passages en français sur une relation toxique — va se retrouver au centre d'une tempête qui le dépasse totalement. J'espère qu'il n'a pas de problèmes d'acouphènes, parce que ça risque de siffler fort dans les gradins. 😬
La comparaison avec l'exclusion de la Russie en 2022 revient forcément. La distinction juridique existe — la Russie a été exclue parce que son diffuseur violait les règles de l'UER, pas directement parce qu'elle faisait la guerre. Israël, dont la chaîne KAN est membre en règle, ne peut pas être exclue sur ce motif. C'est techniquement cohérent. C'est moralement inconfortable. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez parle ouvertement de "deux poids, deux mesures". Et il n'a pas tort.
Précision importante : cette critique vise les décisions institutionnelles, pas le peuple israélien ni Noam Bettan en tant qu'artiste. La distinction entre un État et ses citoyens, c'est exactement ce qu'on aurait dû appliquer aux artistes russes en 2022 d'ailleurs — et on ne l'a pas fait non plus. Tout le monde perd dans cette histoire.
Petit détail qui ne passe pas inaperçu côté sponsoring : le sponsor principal de l'Eurovision 2026 est Moroccanoil — une marque israélienne de soins capillaires à base d'huile d'argan, fondée à Tel-Aviv et aujourd'hui distribuée dans plus de 100 pays. Sponsor principal du concours pour la sixième année consécutive. Une marque israélienne qui sponsorise un concours dont on débat de la participation d'Israël. L'ironie n'a pas échappé à grand monde.
Le cas le plus triste et le plus méconnu : le Liban était prêt à participer à l'Eurovision dès 2005, avec une chanson et une chanteuse — "Quand tout s'enfuit" d'Aline Lahoud. Le pays a dû se retirer au dernier moment pour une raison absurde mais réelle : la constitution libanaise interdit la diffusion de tout contenu faisant la promotion de produits ou services israéliens. Or le règlement Eurovision oblige chaque diffuseur à retransmettre l'intégralité du concours — y compris la chanson israélienne. Impossible sans violer la loi nationale. Résultat : pas de Liban à l'Eurovision en 2005, ni depuis. Et entre-temps, Beyrouth se prend des frappes israéliennes. Le monde est petit et cruel.
Plus largement, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte et la Jordanie sont tous membres de l'UER et techniquement éligibles. Mais la présence d'Israël les empêche de facto de participer depuis des décennies — gnawa marocain, raï algérien, dabke libanais — tout ça reste à la porte.
La langue française en recul 🇫🇷
En 2025, six pays chantaient en français. En 2026 : deux seulement — Monroe pour la France, et Noam Bettan pour Israël dont le français est... la langue maternelle. L'ironie.
Le violon à l'honneur 🎻
Deux violonistes en compétition cette année, ce qui est assez rare pour être noté :
🇫🇮 Linda Lampenius (Finlande) — violoniste classique internationale en duo avec Pete Parkkonen pour "Liekinheitin" (= "Lance-flammes"). Performance sombre et dramatique au milieu des flammes, solos de violon épiques, refrain dance-pop accrocheur. Favorite des bookmakers à 28%. Elle a demandé à jouer du violon en live sur scène — ce que le règlement interdit. Demande très probablement refusée.
🇱🇺 Eva Marija (Luxembourg) — violoniste et chanteuse de 20 ans avec "Mother Nature". Plus discrète, mais présente.
Pas de "Smurf" cette année 🏆
C'est LA caractéristique de cette édition : pas de monstre sacré. Pas de chanson qui écrase tout dès la première écoute. Le concours est mathématiquement ouvert comme rarement — ce qui le rend aussi plus imprévisible que jamais.
Le top 5 des bookmakers début avril
- 🇫🇮 Finlande — Lampenius & Parkkonen, "Liekinheitin" (~28%) — grand favori depuis l'UMK, porté par un potentiel massif au télévote.
- 🇫🇷 France — Monroe, "Regarde !" (~12%) — chouchoute des jurys, perçue comme une "power ballad" moderne très léchée.
- 🇩🇰 Danemark — Søren Torpegaard Lund, "Før vi går hjem" (~10%) — chanson organique et authentique, forte présence scénique.
- 🇬🇷 Grèce — Akylas, "Ferto" — sensation du moment, pays ayant reçu le plus de paris sur les dernières 24h début avril.
- 🇦🇺 Australie — Delta Goodrem, "Eclipse" — voix impeccable, très "radiophonique", talonnée par Israël et la Suède.
Comment fonctionnent vraiment les bookmakers ?
Ce que les bookmakers cherchent, c'est le "vainqueur consensus" — celui qui peut finir dans le top 3 des jurys et dans le top 3 du public. C'est pour ça que Monroe est si haute : elle est perçue comme une aimant à jurys (voix, structure classique) tout en étant assez efficace pour le public. La Finlande, elle, est première surtout grâce à son potentiel télévote — mais si Pete Parkkonen est un peu essoufflé par sa chorégraphie, les jurys vont sanctionner immédiatement.
Le moment de vérité ? Les répétitions à Vienne. Un mauvais live fait chuter une cote en quelques heures. Une mise en scène géniale peut faire exploser une candidature dark horse. Il existe d'ailleurs des marchés de paris séparés : "Vainqueur du Jury" et "Vainqueur du Public" — les deux favoris ne sont pas toujours les mêmes.
Sur les deux dernières éditions, les bookmakers se sont plantés sur le favori. Ils agrègent les mises de la fandom Eurovision ultra-connectée — pas forcément représentative du jury et du grand public le soir J.
🇨🇿 La Tchéquie, mon outsider potentiel vainqueur
Daniel Žižka et "Crossroads" ont réalisé une remontée spectaculaire depuis la sortie officielle du titre — passant du milieu de tableau à environ la 7ème place chez les bookmakers, avec des cotes autour de 15/1. Dans les classements de la communauté Eurovision, le titre se positionne souvent entre la 5ème et la 10ème place, très apprécié pour son côté organique et la performance vocale de Žižka.
Pourquoi il peut gagner ? C'est exactement le profil "vainqueur consensus" dont les bookmakers raffolent : une composition qui plaît structurellement aux jurys, une montée progressive qui touche émotionnellement le public. Ce n'est pas un banger viral, c'est une balade qui s'installe et ne lâche plus. Si les répétitions confirment la qualité vocale en live, la Tchéquie peut terminer dans le top 3 des deux collèges. Et ça, c'est la formule gagnante.
Le cas Israël : jurys vs public, une anomalie géopolitique
Il y a un angle que personne ne dit clairement mais que tout le monde voit dans les chiffres : le vote du jury pour Israël est politiquement contraint, tandis que le vote du public est beaucoup plus libre.
Un jury national — composé de professionnels de la musique nommés par leur diffuseur public — sait que donner 12 points à Israël en 2026, dans le contexte actuel, c'est un acte politique visible, enregistré, commenté. Résultat : même si la chanson de Noam Bettan est objectivement bonne, les jurys vont mécaniquement lui attribuer moins de points que sa qualité musicale ne le justifierait.
Le public, lui, vote de son canapé, anonymement. L'an dernier, Yuval Raphael avait terminé deuxième grâce à un plébiscite populaire massif, alors que les jurys restaient beaucoup plus réservés — ce qui avait déclenché des demandes d'audit du télévote en Espagne et en Belgique.
Cette année, avec un conflit régional ouvert en toile de fond, ce déséquilibre jury/public risque d'être encore plus marqué — créant mécaniquement des résultats contradictoires très commentés le soir de la finale.
🇫🇷 Monroe et le syndrome JJ bis
La France envoie Monroe, 17 ans, soprano franco-américaine révélée dans Prodiges sur France 2. Sa chanson "Regarde !" est bien construite, la voix est réelle, et la délégation française a fait un choix cohérent.
Mais — la ressemblance avec "Wasted Love" de JJ est difficilement niable. Nemo (opéra + électro-rap), JJ (opéra + techno), Monroe (opéra + orchestre). Troisième vainqueur lyrique d'affilée ? Les jurés ont peut-être une mémoire... ou pas. Louane avait les mêmes pronostics l'an dernier et a terminé 7ème.
Mention personnelle : je ne me fais toujours pas à cette barrette dans les cheveux qui ressemble à une calandre d'Audi.

🎬 Le best-of des clips WTF
- 🇦🇹 Autriche — COSMÓ : C'est une parodie du Palmashow ?

- 🇦🇿 Azerbaïdjan — JIVA : J'ai cru lancer un featuring Vitaa & Slimane par erreur.

- 🇺🇦 Ukraine — LELÉKA : Clip tourné au camescope VHS ou archive de 2003 retrouvée dans un grenier.

- 🇬🇷 Grèce — Akylas : Clip cyber-geek-rave Matrix. Un banger absolu.

Mention pour la Moldavie 🤖
- 🇲🇩 Moldavie — Satoshi : Les paroles ont été générées entre deux requêtes ChatGPT et un vol Ryanair.

Mon classement perso 🎧
Notes sur 5 — Musique / Voix / Fun / Émotion / Goût perso — basé sur les versions studio
Mon pronostic ? Aucun. 🤷
Cette année, exceptionnellement, je ne désigne pas de vainqueur. Rien d'évident, aucune évidence qui s'impose. France first évidemment — mais trois vainqueurs lyriques d'affilée, vraiment ? Mes coups de cœur vont à l'Arménie, la Grèce, la Suède et la Norvège — histoire de penser à autre chose avec tous ces nuages géopolitiques au-dessus du concours.
Mon outsider potentiel vainqueur ? La Tchéquie. Balade organique, voix réelle, montée progressive qui laisse des frissons. Pas spectaculaire, mais inoubliable. Et à l'Eurovision, parfois c'est exactement ce qui gagne.
Rendez-vous les 12, 14 et 16 mai pour les résultats. Et si la Finlande gagne avec son violon en live, je referai mes calculs sur les bookmakers. 🎻