Révolution numérique ou coup de com' ?
Le 8 avril dernier, la DINUM — la direction informatique de l'État — a annoncé que ses 250 agents abandonneraient Windows au profit de Linux. Mieux : chaque ministère devra présenter son propre plan de migration d'ici l'automne. Derrière cette annonce, deux projets aux noms dignes d'Astérix : Sécurix et Bureautix. Pendant ce temps, sur le terrain, c'est exactement l'inverse qui se passe.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut d'abord saisir un truc tout simple : quand un fonctionnaire ouvre son PC le matin, il démarre Windows. Et Windows, c'est Microsoft. Une entreprise américaine, soumise aux lois américaines. En clair, Washington peut théoriquement demander à accéder aux données de n'importe quel ordinateur tournant sous ses logiciels, où qu'il se trouve dans le monde. Vos impôts, vos dossiers médicaux, les échanges entre ministères — tout ça transite par des outils dont la France ne maîtrise ni le code, ni les règles, ni les tarifs.
C'est dans ce contexte que David Amiel, ministre de l'Action publique, a lâché une phrase qui résume tout : « L'État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance. »
NixOS : le choix inattendu
Plutôt que de partir sur une distribution Linux classique comme Ubuntu ou Debian, la DINUM s'oriente vers NixOS — un système créé en 2003 par un chercheur néerlandais, Eelco Dolstra. Sa particularité ? Tout se gère par des fichiers de configuration. On décrit l'état souhaité de la machine dans un document texte, on appuie sur un bouton, et l'ordinateur se configure tout seul. Un seul fichier peut produire mille postes strictement identiques. Et si une mise à jour se passe mal ? Un simple retour en arrière restaure l'état précédent en quelques secondes.
Pour une administration qui gère des milliers de machines, c'est un argument massue. C'est aussi la raison d'être de Sécurix, un socle durci selon les recommandations de l'ANSSI — le gendarme de la cybersécurité française — avec authentification par clé physique et chiffrement matériel. Bureautix, lui, ajoute la couche bureautique par-dessus pour rendre le tout utilisable au quotidien.
250 postes sur 2,5 millions : le grand écart
Restons lucides. La migration concerne aujourd'hui 250 agents. Sur les quelque 2,5 millions de postes de la fonction publique, ça fait 0,01 %. On est loin de la révolution. Mais l'État s'appuie sur un précédent de taille : la Gendarmerie nationale, qui fait tourner plus de 103 000 ordinateurs sous GendBuntu, sa propre version de Linux, depuis bientôt vingt ans. Résultat : environ 2 millions d'euros économisés par an en licences, et une baisse du coût total de 40 %. La preuve que ça marche, à grande échelle, quand la volonté tient dans la durée.
En Allemagne, Munich avait tenté l'aventure avec LiMux : 15 000 postes migrés, 11,7 millions d'euros économisés… puis retour à Windows en 2017, après que Microsoft a commodément déménagé son siège allemand dans la ville. Le lobbying, ça fonctionne aussi à grande échelle.
Pendant ce temps, dans les collectivités…
Voilà pour les grandes déclarations. Maintenant, descendons d'un étage. Le quotidien d'un service informatique en collectivité territoriale en 2026, c'est souvent l'exact inverse de ce que raconte le gouvernement.
Prenez une communauté d'agglomération quelconque, un peu plus de mille agents, un millier de machines en production. Il y a cinq ans, les dossiers de partage étaient en interne, la bureautique tournait sous LibreOffice, le DHCP et le DNS étaient gérés en local. Aujourd'hui ? Les fichiers sont sur SharePoint. LibreOffice a été remplacé par Microsoft Office. Le DHCP, le DNS — externalisés. La sécurité ? Confiée à CrowdStrike, cette entreprise américaine dont une mise à jour buguée avait planté 8,5 millions de machines dans le monde en juillet 2024. En moins de quatre ans, le basculement a été total : d'outils internes, libres ou semi-libres, vers un écosystème propriétaire entièrement centralisé chez Microsoft.
Et la souveraineté dans tout ça ? Elle a pris la porte en même temps que les serveurs locaux.
L'argument des décideurs est toujours le même : externaliser, c'est se décharger de la responsabilité. Si ça plante, c'est la faute du prestataire. Sauf que dans la pratique, quand ça plante — et ça plante — la réponse du technicien de proximité se résume trop souvent à une phrase devenue rituelle : « Désolé, c'est pas de chez nous, c'est Microsoft. »
Les secrétariats qui s'arrachent les cheveux parce que les réunions Outlook se désynchronisent, ne se valident pas, ou disparaissent dans un trou noir numérique ? C'est Microsoft. L'agenda partagé qui affiche une réunion à 14h pour l'un et à 15h pour l'autre ? Microsoft. Et quand, par un sursaut de courage, quelqu'un ouvre un ticket au support Microsoft, commence alors un parcours du combattant en plusieurs « paliers » — comprenez des interlocuteurs successifs, généralement basés en Inde, qui semblent découvrir le problème à chaque transfert et dont les réponses fleurent bon Google Traduction. On tourne en rond pendant des jours. Et quand le problème se résout, c'est rarement grâce au ticket : c'est qu'une mise à jour silencieuse est passée entre-temps, ou que le bug s'est lassé tout seul.
Petit détail qui ne s'invente pas : beaucoup de ces services autrefois appelés « DSI » — Direction des Systèmes d'Information — se rebaptisent aujourd'hui « Direction du Numérique ». Pour être en phase avec son temps, nous dit-on. Sauf qu'être dans son temps, en 2026, ce serait justement d'être souverain sur ses outils, pas de signer un chèque en blanc à Redmond. Mais bon, c'est une autre histoire.
La souveraineté s'arrête au logiciel
Et quand bien même on parlerait sérieusement de reprendre le contrôle, sur quel matériel le ferait-on ? Les PC de l'administration sont des Dell, des HP, des Lenovo — des machines américaines ou chinoises, avec des processeurs Intel ou AMD conçus aux États-Unis. Le BIOS, cette couche invisible qui démarre avant le système d'exploitation, est lui aussi américain. Installer un Linux souverain sur un ordinateur Dell, c'est un peu comme planter un drapeau tricolore sur un porte-avions acheté sur Amazon.
Des fabricants français existent pourtant. Bleu Jour, à Toulouse, conçoit et fabrique ses propres cartes mères depuis plus de vingt ans, avec plus de 60 000 PC produits sur le sol français. Modixia, à Nantes, pousse le curseur encore plus loin : plasturgies en fabrication additive dans leur usine, parties métalliques usinées en Bretagne, composants européens. Altyk, de son côté, mise sur la durabilité et le SAV en France. Des acteurs modestes, mais réels.
Et puis il y a l'autre versant de l'histoire — celui des fiertés déchues. Thomson, jadis fleuron technologique français, celui qui avait équipé les écoles de toute une génération avec le plan « Informatique pour tous » dans les années 80, est devenu un cas d'école à l'envers. Aujourd'hui, le nom Thomson n'est plus qu'une licence louée à un groupe, Metavisio, dont la « fabrication française » se résume à assembler la grande majorité de ses machines dans cinq usines en Chine, et à coller un logo tricolore sur le résultat. Le design, la conception, la production — tout est externalisé. Le modèle est assumé : « fabless », disent-ils, c'est-à-dire sans usine propre. Et côté santé financière, l'action est passée de 14 euros en 2021 à moins d'un centime en 2026, soit une chute de 99,97 %. Quand même la marque historique du PC français finit par devenir un autocollant sur du matériel importé, on mesure l'ampleur du chemin qu'il reste à parcourir pour parler sérieusement de souveraineté matérielle.
Autre détail savoureux : le code de Sécurix est hébergé sur GitHub. Qui appartient à Microsoft. Quand on prétend s'affranchir d'un géant, on pourrait au moins éviter de ranger ses clés chez lui.
L'Europe avance… chacun dans son coin
La France n'est pas seule. Le Danemark migre ses fonctionnaires vers l'open source. Le Schleswig-Holstein en Allemagne a remplacé entièrement les outils Microsoft dans ses bureaux publics. Une pétition citoyenne au Parlement européen réclame un « EU-Linux » commun. Mais pour l'instant, chaque pays fait son propre fork dans son coin : GendBuntu ici, LiMux là-bas, NixOS ailleurs. On rêvait d'un Airbus du poste de travail, on se retrouve avec une collection de villages gaulois.
La question n'est donc pas de savoir si cette migration est une bonne idée — elle l'est. La question, c'est si la France aura, cette fois, la constance de la mener à terme. En vingt ans, l'État a multiplié les circulaires pro-logiciel libre sans jamais vraiment couper le cordon Microsoft. La Gendarmerie y est arrivée. Le reste de l'administration, pas encore. Et pendant que Paris annonce la souveraineté pour demain, les collectivités signent des contrats Microsoft pour aujourd'hui.
Le rendez-vous est pris pour l'automne 2026. On verra bien qui a fait ses devoirs — et qui a fait ses courses chez Microsoft en attendant.
Les estimations indiquent qu'une migration Linux fait économiser entre 625 000 et 675 000 euros sur trois ans pour un parc de 1 000 postes, avec un retour sur investissement en 6 à 12 mois. La Caisse nationale d'Assurance maladie a par ailleurs annoncé la migration de ses 80 000 agents vers des outils souverains français : Tchap, Visio et FranceTransfert.